Stig OHLSON, président de la Fédération Mondiale des Sourds-Aveugles
Article publié dans la revue NUD BULLETIN 1/2002
On m’a chargé de parler du futur pour nous, les sourds-aveugles. Mais cela
n’est pas très facile de savoir ce qui va se passer ! On peut seulement deviner.
Ce que nous pouvons faire, c’est d’avoir des objectifs et des intentions, et de
faire des demandes.
Donc, je voudrais parler de ce que je souhaite pour le futur, pour nous les
personnes sourdes-aveugles, je voudrais parler des demandes que nous devons
faire à la société et à nous-mêmes, et aussi des outils dont nous disposons pour
nous aider à atteindre notre but.
Pour moi, comme pour vous, notre but est évident. Notre but est un monde où les
personnes sourdes-aveugles vivent au cœur de la société, égales aux autres
citoyens et avec les mêmes chances.
Ceci peut sembler un vaste programme. Mais en fait, c’est seulement ce que la plupart des gens considèrent comme assez normal !
Donc, qu’allons-nous faire pour atteindre cette vie " normale " ?
Même si nous vivons tous dans le même monde, nous vivons de différentes manières, à différents niveaux.. Dans quelques pays, les personnes sourdes-aveugles ont atteint un niveau de vie relativement élevé. Dans un nombre croissant de pays, le travail pour améliorer la vie des personnes sourdes-aveugles a commencé, mais n’a pas encore porté tous ses fruits.
Dans un très grand nombre de pays, les personnes sourdes-aveugles n’existent pas, selon leurs autorités.
De plus, nous devons nous souvenir que ce qui est considéré comme " un niveau
de vie normal " dans un pays donné peut être très différent de ce qui est normal
dans un autre pays.
La première demande que nous devons faire aux nations du monde, c’est qu’elles
réalisent qu’elles ont des personnes sourdes-aveugles parmi leurs populations,
et que la surdi-cécité est un handicap spécifique nécessitant des services
spéciaux.
Nous devons demander que tous les gouvernements commencent à mettre en place des
programmes pour localiser les personnes sourdes-aveugles et comprendre leurs
besoins.
Nous devons demander qu’au même moment ils commencent à planifier le service le
plus basique : le service de réhabilitation et d’interprétation.
Lorsque nous en serons tous là, la prochaine étape logique est de demander des
droits égaux dans la société toute entière.
Nous avons une lourde tâche devant nous. Si nous voulons réussir, nous devons
prendre une grosse responsabilité sur nos épaules. Nous sommes les experts en
surdi-cécité, et nous savons ce dont nous avons besoin pour faire partie de la
société. Et nous savons mieux que quiconque où se trouvent les défauts.
Cela veut dire que les demandes que nous nous faisons à nous-mêmes sont aussi
importantes que celles que nous faisons à la société.
Nous devons apprendre à coopérer les uns avec les autres et avec d’autres
groupes. Nous devons apprendre comment fonctionne la société de façon à pouvoir
faire les bonnes demandes aux autorités qui conviennent. Nous devons nous
organiser dans chaque pays, pour donner plus de poids à nos demandes.
La coopération et la solidarité seront importantes dans notre travail futur.
Ceci ne signifie pas seulement que ceux qui ont beaucoup partageront avec ceux
qui n’ont pas autant. Ceci nous devons le faire, bien sûr. Mais en même temps
nous devons travailler selon le principe que chacun a quelque chose à donner aux
autres.
Par exemple, un programme de formation d’interprètes mis au point dans un pays
en voie de développement peut être la meilleure solution dans un autre pays en
voie de développement car il est adapté aux ressources disponibles. Rendre ce
type de programmes disponibles gratuitement à d’autres est un exemple de
solidarité et de coopération.
En ce qui concerne la coopération et l’échange d’informations, la technologie
nous a donné des possibilités auxquelles nous ne pouvions pas même rêver il y a
20 ans. Bien sûr, tout le monde, loin s’en faut, ne possède pas un ordinateur et
un accès à Internet. Mais peut-être que nous connaissons tous quelqu’un qui
possède cela et qui peut nous aider à prendre des contacts.
Un de nos buts doit être de construire un réseau tout autour du monde pour
pouvoir l’utiliser dans notre travail futur.
Donc, quels sont nos outils et nos ressources dans notre travail futur ?
Nos organisations nationales sont naturellement très importantes. Nous pouvons
travailler plus efficacement dans un groupe, et nous sommes plus facilement
écoutés. Former des organisations nationales et y travailler est important pour
le futur.
Si tout se passe comme prévu, dans quelques jours nous aurons notre propre
organisation internationale, la Fédération Mondiale des Sourds-Aveugles.
Peut-être pensez-vous que le travail " de base " et le travail international sont deux choses assez différentes ? Il n’en est rien. Nous travaillons avec les mêmes choses, mais de différents côtés. Grâce à la Fédération Mondiale nous pouvons répandre l’information dans le monde entier, nous connecter avec les gens et partager les expériences, et nous pouvons alerter l’opinion publique internationale. En tant qu’organisation internationale établie, nous pouvons travailler avec les Nations Unies. Les Nations Unies nous fournissent des outils importants : premièrement, la Convention Générale des Droits Humains, et deuxièmement les conventions sur les Droits de l’Enfant, sur l’Elimination de Toutes Formes de Discrimination Contre les Femmes, sur les Droits Civils et Politiques, sur les Droits Economiques, Sociaux et Culturels, et sur l’Elimination de Toutes Formes de Discrimination Raciale.
De plus, nous avons les Règles Standard des Nations Unies sur l’Egalisation des Chances pour les Personnes Handicapées, un outil que nous n’avons pas assez utilisé jusqu’à maintenant.
Il y a un réseau d’organisations internationales de personnes handicapées, un réseau où la Fédération Mondiale des Sourds-Aveugles a déjà sa place, ainsi que l’Union Mondiale des Aveugles et la Fédération Mondiale des Sourds, parmi d’autres. Ce réseau a commencé à travailler pour donner à la Convention des Droits Humains des Nations Unies une nette orientation vers le handicap. Il est vrai que les êtres humains handicapés n’en sont pas moins des êtres humains, et la convention devrait s’appliquer à nous aussi, mais évidemment ce n’est pas aussi simple que cela !
Bengt LINDQVIST, le Rapporteur Spécial pour les Nations Unies de la Commission pour le Développement Social des Nations Unies, a aussi un rôle important dans ce travail, un travail qui commence à un niveau international, mais doit aussi être fait à un niveau national. Et c’est ici que la base et la Fédération Mondiale des Sourds-Aveugles se rencontrent, dans notre travail commun.
Je pense que ce travail sera le challenge le plus important de tous ceux auxquels les personnes handicapées ont jamais été confrontées. Cela prendra du temps, et cela demandera beaucoup de travail pour nous tous. Mais cela nous sera profitable dans notre lutte pour une vie meilleure, et il est important d’y adhérer dès le début.
Comme je l’ai déjà dit, nous travaillons déjà avec d’autres organisations internationales pour personnes handicapées dans un réseau, appelé IDA (International Disability Alliance : Alliance Internationale pour le Handicap). La WBU (World Blind Union : Union Mondiale des Aveugles) et la WFD (World Federation of the Deaf : Fédération Mondiale des Sourds), les deux organisations les plus proches de nous, en sont membres, comme le sont quatre autres grandes organisations internationales. Cette coopération nous a très vite donné la force et les possibilités de parler de nous d’une manière que je n’aurais pas imaginée. Je pense qu’il est important que nous essayions d’atteindre les mêmes bons résultats au niveau national, par le biais de la coopération avec d’autres organisations dans des groupes similaires. Nous avons des handicaps différents et des demandes différentes en matière de soutien et de services. Mais en matière de droits humains, nous avons un travail commun à réaliser.
Et puis nous avons notre plus proche partenaire de coopération, Deafblind International. DBI est une organisation pour les personnes sourdes-aveugles, alors que la Fédération Mondiale des Sourds-Aveugles (WFDB) est une organisation de personnes sourdes-aveugles, et aussi le porte-parole international des sourds-aveugles. Mais nous travaillons dans le même domaine, même si nous travaillons sur des questions en partie différentes. Il est important d’utiliser les expériences des uns et des autres et de travailler ensemble là où nous le pouvons. Nous ne pouvons pas nous permettre de gaspiller les ressources dans notre futur travail.
Comme je l’ai dit au début, il n’est pas facile de deviner ce qui nous attend. Mais lorsqu’on voit les développements qui ont eu lieu ces derniers temps, le futur semble plutôt souriant. Nous avons un défi devant nous, mais nous y arriverons.
Et espérons que rien ne se produira dans ce monde instable dans lequel nous vivons, qui pourrait détruire toutes les possibilités de développement positif.
Pour davantage de discours provenant de la 7ème Conférence Helen Keller, voir
http://www.deafblind.org.nz/speeches.html